Les temps pleins d'angoisse que nous traversons nous défendent d'ajouter aux profondeurs du drame la note sacrilège des jeux de l'insouciance et de la désinvolture. Aussi dois-je sauter par-dessus cinq ans de guerre pour rejoindre une époque singulièrement révolue. Les hommes de ma génération ont vécu des jours que leurs cadets ne connaîtront jamais. Le monde qui se dessine aujourd'hui, et qui sera celui, plus dur encore, de demain, ne nous échappera peut-être pas entièrement. Mais il sera bien neuf pour nos yeux fatigués.J'ai écrit ces nouvelles pour retrouver ces parcelles du temps perdu, pour ressusciter certains visages évanouis, pour repêcher mes propres jours. Car il y eut une époque invraisemblable où un jeune garçon pouvait entreprendre de parcourir la vaste terre sans matricule au col, sans havresac au dos, sans godillots réglementaires, sans casque d’acier. Ses responsabilités n'engageaient que lui, se limitaient aux seules frontières de son être. La mort même, sauf en quelques points trop nerveux, trop brûlants du globe, conservait une allure très bourgeoise de deuil de famille. On pleurait en chœur autour d'un cercueil bien verni. On avait encore le droit de mourir à tour de rôle, un à un, sans anonymat, avec une belle épitaphe et quelques couronnes de fleurs, dont certaines résolument artificielles. Sans doute ce monde d'apparence libre cachait-il quelque vice secret, quelque faiblesse redoutable, et les nains de Gulliver, qui tissaient leurs liens légers, mais innombrables, autour de ce géant endormi, lui versaient-ils aussi quelques gouttes de la ciguë fatale.Ce monde d'hier est fini. C'était le monde d'avant le chaos. Alain Grandbois
Avantlechaos